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38 Témoins

De Lucas Belvaux

Un crime sordide est perpétré au Havre. Aucun témoin, tout le monde dormait. De retour d’un voyage en Chine, Louise (Sophie Quinton) l’apprend. Pierre Morvand (Yvan Attal), son fiancé, travaillait en mer. Le capitaine Léonard (François Feroleto) enquête, Sylvie Loriot (Nicole Garcia), la journaliste locale aussi.

Lucas Belvaux avait marqué avec sa trilogie "Un couple épatant", "Cavale", "Après la vie". Avec "38 témoins", il semble édifier, en sourde collaboration avec "La Fée" de Dominique Abel et "Le Havre" d'Aki Kaurismäki, un tryptique rendant hommage au Havre. Trois facettes d’une ville qui n’a pas pour habitude de monopoliser les écrans. Le réalisateur nous en propose une photo des plus réalistes et grandioses, éclairée de lumières saturées, animée par le mécanique ballet de machines aux tailles gigantesques, sonorisée par une musique qui ferait plus appel à Varèse qu’à Debussy.

Ce film, on ne peut plus sombre, va sûrement dérouter et même bouleverser son spectateur. Alors qu’on a souvent l’occasion de voir des films policiers accumulant les cadavres, rarement l’un d’eux aura l’occasion de nous interpeler et nous renvoyer un discours si peu rassurant. Partant d’un banal fait divers, il parvient à nous le décrire d’une manière fascinante et forcer notre questionnement moral. Alors Lucas Belvaux va, au travers de son film d’un noir intense, nous tenir un discours des plus simplement humains sur la lâcheté, l’indifférence, la peur, le mensonge, les remords et la culpabilité. Car il est très vite question de culpabilité. Au début, nous croyant face au classique thriller, nous supputons Pierre coupable. Son attitude, ses regards fuyants, ses silences grandiloquents nous y forcent. On le sent assassin, c’est sûr. Puis vient le malaise. Ce ne peut être lui, puisque c’est nous. Tout s’éclaire. Dans une situation plus courante qu’on ne le croit, chacun de ces trente-huit témoins, c’est nous. Avec l’indifférence que nous a greffé notre société hédoniste, avec la lâcheté de celui qui ne veut jamais se mêler des affaires des autres, fussent-elles tragiques, avec la peur de l’inconnu qui pourrait nous entrainer dans un incident duquel nous ne sortirions peut être pas indemne, nous sommes, tous les jours, des milliers à refuser d’intervenir, de témoigner, même à simplement appeler des secours. Que la victime se débrouille ! Ce n’est pas notre problème. Alors, comme le dit le procureur, à ce moment, il n’y a plus que sourds, aveugles, muets ou endormis sous des tonnes de neuroleptiques.

Pourtant, après une telle attitude, comment se regarder en face ?, comment continuer à vivre sans crier sa vérité ? Pourtant, Guy Béart nous avait prévenus, "Malheur au premier qui dit la vérité". Des informations filtreront, une journaliste fera son boulot. Un témoin sentira la nécessité de confesser son inaction. Mais est-ce une raison pour le condamner, pour l’abandonner. Certes, il a été lâche, mais est-ce une raison pour, comme André Cayatte, faire de nous tous des assassins ? Il y a bien un juste dans la ville, alors, épargnons-la. L’amour n’est-il pas celui qui pardonne ?

Un film qui décortique le sentiment de culpabilité et nous met face à notre propre image. Osons la regarder en face.

Michel Tellier

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